mercredi 11 janvier 2012

Rhum express (Hunter S. Thompson)

De cuite en cuite, bouteille de rhum après bouteille de rhum, on suit l’alter-ego d’Hunter S. Thompson, le journaliste Paul Kemp, dans ses aventures portoricaines se résumant souvent à un but : trouver des glaçons. Pour le rhum, évidemment. Durant ces pérégrinations alcoolisées plantées dans un décor qui n’est pas sans rappeler celui d’ « Au-dessous du volcan », on plonge dans un pays en pleine mutation, s’abandonnant à une furieuse et sauvage douceur de vivre opposée aux impératifs financiers à l’américaine qui s’immiscent dans la vie de tous les jours. Au-cœur de cet endroit, des journalistes ratés mais hauts-en-couleurs, des touristes débraillés, des autochtones hostiles voire dangereux, une jeune fille américaine sensuelle et insouciante. Et surtout Paul Kemp, trentenaire déchiré entre son désir de liberté et sa peur de n’être qu’un raté, narrateur portant un regard sans complaisance mais empreint de sympathie pour la folie des autres et la sienne. Dans un style d’écriture journalistique qui n’est pas sans rappeler la plume d’Hemingway, Hunter S. Thompson porte un regard mélancolique sur une tranche de vie intense et folle dont la fin relève autant du soulagement que de la nostalgie, tandis que s’opère le glissement inéluctable vers le sordide.

lundi 9 janvier 2012

La guerre est déclarée (Donzelli, 2011)

Un couple et leur bébé atteint d’une tumeur. Des acteurs qui jouent leur propre rôle dans une comédie dramatique autobiographique. Autant dire que l’on pouvait craindre le pire au regard de ces quelques éléments. Et pourtant. « La guerre est déclarée » se révèle être une superbe réussite, le film réussissant toujours (ou presque) à s’extirper des pièges inhérents au traitement d’un tel sujet. À savoir le pathos, la facilité, un scénario engloutissant toutes velléités cinématographiques. En se dotant d’une mise en scène audacieuse mais subtile, Valérie Donzelli évite la standardisation par le bas inhérente à ce type de films (et à 95% des « comédies françaises »). En y ajoutant un jeu d’acteurs parfait, la réalisatrice donne à son œuvre la crédibilité sans laquelle le traitement de sujets semblables tombe inévitablement dans les clichés les plus dérangeants. Enfin, en évitant d’aborder le sujet de manière frontale, en préférant conter une simple histoire d’amour pour laquelle la maladie n’est finalement qu’un révélateur, en parsemant de touches drôles et subtiles un sujet difficile, elle réussit à faire de ce film un petit bijoux magnifié par une bande-son originale et immersive. Une belle et triste histoire portée par une ambition cinématographique intéressante sans être tape à l’œil.

jeudi 5 janvier 2012

Exit le fantôme (Philip Roth)

Dans la continuité de ses derniers livres (« Un homme », « La bête qui meurt »), « Exit le fantôme » se révèle être une sorte de fourre-tout pour Philip Roth qui y aborde à la fois ces thématiques habituelles (société bourgeoise juive-américaine, relations amoureuses, satire sociale), mais aussi ses démons plus récents (affres de la vieillesse, maladie, décrépitude du corps). Malgré un style fluide, l‘écriture du romancier américain peine à atteindre la force acerbe et la subtile intelligence caractérisant ses meilleures œuvres. La faute non tant à la richesse et à la variété des thèmes abordés, mais plutôt à une plume certes toujours agréable, mais moins virtuose qu’à l’accoutumée. La révolte face au vieillissement est un combat perdu d’avance, et le désespoir palpable accompagnant la lecture nous renvoie à la véracité de la réalité : vieillissant et sans illusions, semblable à son alter-ego romanesque, Philip Roth se réfugie dans ce qui lui reste, l’écriture… Et cet humour désabusé qui (lui) permet de survivre…

lundi 5 décembre 2011

La carte et le territoire (Houellebecq)

Après la douleur de la poursuite du bonheur, la morne acceptation de la défaite et de la mort inéluctable : c'est un Houellebecq assagi, mais toujours intelligent et lucide que celui de "La Carte et le Territoire". Exit l’exubérance sexuelle et les provocations ironiques des premiers ouvrages, fini les divagations futuristes de "La possibilité d'une Île", "La Carte et le Territoire" s'enrobe d'une écriture poussée aux confins de la neutralité, d'un style fluide et sobre qui font d'autant plus rejaillir les remarques et réflexions cyniques teintées d'humour et ajoutent à la fragilité des quelques esquisses de bonheur.
Si par ses questionnements sociologiques et ses ouvertures métaphysiques, le roman de Houellebecq est dans la droite lignée de son œuvre, il s'en démarque aussi par son détour par le polar et par ce désabusement qui, bien que plus total encore, s'entoure désormais d'un calme résigné. Parce qu'il n'approfondit pas, se refuse à s'engager vraiment, ressemble parfois plus à un exposé sociologique qu'à une jaillissement artistique de mots qui explosent, "La Carte et le Territoire", par sa démarche même, atteint ses limites. Tout en restant un roman fluide et soigné, drôle et intelligent...

vendredi 28 octobre 2011

Picco (Koch, 2010)

Certains films n'ont pas besoin de renouveler un genre pour s'affirmer. Juste d'exister. Et d'apporter leur contribution. Celle de « Picco » est forte, implacable, dérangeante.
L’œuvre de Philip Koch, basée sur un fait réel, met en scène l'univers d'une prison pour jeunes délinquants, un microcosme brutal régit par le darwinisme le plus primaire aboutissant à l'horreur de la torture. Une entité monstrueuse à la logique impitoyable, qui, en ne laissant que deux choix possibles (persécuter ou être persécuté), transforme les individus. Au-delà des scènes glaçantes et difficilement soutenables qui ponctuent le dernier quart du film, c'est cette déshumanisation progressive qui dérange.
Alors certes, les ficelles habituelles des films de prison sont connues et ici utilisées, mais les acteurs parfaits, la réalisation sobre et claustrophobe, l'analyse implacable dénuée d'espoir permettent à « Picco » de se révéler comme le digne successeur de « Scum »: le film de Philip Koch n'a rien à envier à l’œuvre coup de poing culte d'Alan Clarke, et s'inscrit dans la lignée de celui-ci comme l'un des meilleurs et des plus durs témoignages jamais tournés sur l'univers carcéral.

dimanche 16 octobre 2011

Miso soup (Murakami)

Si Murakami dresse par le biais de sa description des quartiers louches de Tokyo la peinture d’une société japonaise à la dérive et sans repère, il se refuse pourtant à émettre un quelconque jugement de valeur sur le bien et le mal. Plutôt qu’un classique roman policier s’intéressant à un serial-killer, il s’agit d’une errance triste, effrayante et absurde. L’écriture fluide et simple, ne s’encombrant d’aucune fioriture stylistique finit par hypnotiser, tandis que l’on glisse progressivement vers l’horreur avant de sombrer dans une amertume empreinte de solitude.

mardi 20 septembre 2011

La règle du jeu (Renoir, 1939)

Certains films vieillissent mal, perdent de leur virulence et sombrent quelque peu dans le désuet : c’est ce qui relègue « La règle du jeu » du rang de chef d’œuvre (de l’avis de nombre de critiques et cinéastes) à celui d’une très bonne comédie tragique. Rythmée, entraînante, caustique, mais également empreinte d’une certaine superficialité dans la peinture des personnages, puisque de par leur nombre ceux-ci tiennent plus de l’esquisse que du tableau approfondi. Plus qu’une réflexion psychologique, c’est à une étude de mœurs (au demeurant fort réussie) à laquelle on assiste. Et si celle-ci comporte ses limites (voir ci-dessus), elle développe aussi son charme virevoltant, son humour, pour mieux appuyer son propos critique. Au final, on a du mal à comprendre à la fois l’accueil hostile de l’époque et l’enthousiasme démesuré de la critique qui s’en suivit. Comme si le temps n’avait seulement amputé le film de certaines de ses séquences, mais aussi d’une partie de sa force subversive et cinématographique…